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DE PANAMA A « PANAMA » : SCANDALES FINANCIERS ET PRESSE LIBRE

LE MONDE ECONOMIE | 21.04.2016 à 11h34 | Par Pierre-Cyrille Hautcoeur (Directeur d'études à l'EHESS) Panama_papers_scandales_financiers
La construction du canal de Panama a commencé le 1er février 1881 sous la direction de l'ingénieur français Ferdinand de Lesseps, également constructeur du Canal de Suez. AFP/US LIBRARY OF CONGRESS
S’il révèle un certain nombre de situations particulières, le scandale des « Panama papers » n’apprend pas aux inspecteurs des impôts sur le phénomène des sociétés-écrans qui font obstacle à leur travail. Son principal apport consiste à le rendre public et donc politiquement important.
Les scandales financiers sont aussi anciens que la presse, et nous parlent davantage de celle-ci et du système politique que des comportements qu’elle révèle. Ainsi, sous le Second Empire, les pratiques de corruption et de détournements de fonds publics étaient nombreuses, mais le contrôle de la presse et la censure empêchaient de les rendre publics.
Jules Ferry dut attendre 1868 et la libéralisation du régime pour publier ses Comptes fantastiques d’Haussmann, et Zola 1871 pour publier La Curée et révéler plus largement les malversations auxquelles la restructuration de Paris avait donné lieu. Encore la presse restait-elle largement entravée.
Emblématique est donc la loi de 1881 sur la liberté de la presse, dont l’article 5 précise qu’à l’encontre des pratiques antérieures, « tout journal ou écrit périodique peut être publié, sans autorisation au préalable, et sans dépôt de cautionnement ». Dès son lendemain, les scandales se multiplient : autour de la faillite spéculative et frauduleuse de l’Union générale en 1882, autour de celle du Comptoir d’escompte en 1889 (où la peur du scandale conduit son directeur, Eugène Denfert-Rochereau, au suicide).

La République face à un dilemme

Le grand scandale de l’époque est celui de Panama, parce qu’il met en cause l’ordre politique de la République : la Compagnie créée en 1876 par Ferdinand de Lesseps, tout auréolé de la gloire de Suez, avait émis en 1880 pour 300 millions de francs d’actions (l’équivalent de 30 milliards d’euros aujourd’hui), puis des emprunts obligataires conséquents.
Sa faillite en 1889 et un choc financier important mais qui resterait sans impact politique si la presse antiparlementaire (La Libre Parole de Drumont, La Cocarde) ne révélait les malversations commises par la Compagnie pour acheter les parlementaires (dont le président de la Chambre) en vue du vote de la loi qui a permis ses emprunts.
Sous le Second Empire, les pratiques de corruption et de détournements de fonds publics étaient nombreuses, mais le contrôle de la presse et la censure empêchaient de les rendre publics
Suite à ces révélations, des poursuites correctionnelles sont lancées contre les administrateurs de la Compagnie, on retrouve mort Jacques de Reinach, banquier soupçonné d’avoir acheté les parlementaires ; Ferdinand de Lesseps et d’autres dirigeants sont arrêtés à la fin de 1892, puis l’ancien ministre des travaux publics, Charles Baïhaut. En décembre 1893, dans une ambiance antiparlementaire alimentée tant par l’extrême droite nationaliste ou antisémite que par l’extrême gauche, l’anarchiste Auguste Vaillant lance une bombe dans la Chambre des députés, ce qui conduit à l’adoption immédiate de la première des lois dites « scélérates » qui restreignent la liberté de la presse.
La République se trouve face à un dilemme : d’un côté la liberté de la presse est une valeur essentielle, de l’autre la prospérité de la presse repose souvent sur la dénonciation violente de scandales, susceptible de renforcer l’antiparlementarisme voire l’antirépublicanisme. Après une brève mais violente répression anti-anarchiste, la presse de la Belle Epoque retrouve une liberté appuyée par une puissance économique inégalée depuis (mais sans modification législative).

Servir la démocratie

Si les scandales n’arrivent ainsi que dans les régimes politiques accordant assez de liberté à la presse pour que celle-ci révèle, et donc sans doute limite les abus de pouvoir et les corruptions, la capacité de la presse à jouer ce rôle ne va pas de soi, tant les puissances d’argent sont susceptibles de la contrôler ou de l’étouffer autant que certains pouvoirs politiques.
Aujourd’hui, la mondialisation de la finance et des grands cabinets d’audit ou d’avocats d’affaires rend nécessaire celle de la presse.
Lire aussi :   Le Parlement européen adopte la directive sur le secret des affaires
D’une part la coopération de nombreux journaux rend difficile le musellement ou la disqualification qui pourraient tenter les pouvoirs face à un journal ou au niveau national ; d’autre part les experts des différents journaux peuvent plus aisément explorer les ramifications internationales des affaires soulevées en coopérant entre eux. Enfin, soulever un scandale au niveau international est sans doute une condition nécessaire à une coordination des gouvernements pour agir face à la cause des scandales, un défaut mondial de régulation.
A cet égard, les « Panama papers » inaugurent sans doute une nouvelle capacité de la presse à servir la démocratie. A moins que la nouvelle directive européenne sur le droit des affaires, adoptée le 14 avril, ne la muselle mieux que les lois scélérates ne le firent en leur temps.

A lire aussi:

1902 : Le scandale politique et financier de Panama gangrène la République, par Pascale Robert-Diard (Le Monde du 3 août 2009).